Albums écoutés et approuvés (ou non)

Summer in the southeast  (Albums écoutés et approuvés (ou non)) posté le jeudi 26 janvier 2006 16:16

Notre prolifique chanteur est de retour avec Summer in the southeast, paru durant le dernier trimestre 2005. Mais rien de nouveau sous les tropiques pour le prince du lo-fi. Will Oldham nous propose ici un album live, compilation provenant d'une tournée à travers différents états américains. Une quinzaine de titres familiers qui jalonnent son impressionnante discographie, repris ici sur scène, réinterprétés, transformés sinon transfigurés. Un testament scénique pour ses fans, ou une énième manière d'aborder le chanteur.

Bonnie prince Billy serait-il en mal de création? Car, au vu de ses récentes sorties, il semble se plaire à multiplier les projets parallèles : album de reprises - le médiocre Great Palace music, plutôt mal nommé -  ou l'inégal tribute I am a cold rock, I am a dull grass, délaissant de ce fait le renouvellement de son répertoire. Rien de furieusement nouveau, aucune mise en danger d'un style qui commence à ronronner. Bien sûr, il y a son album relativement abouti en collaboration avec Tortoise (dont je parlerai sous peu). Mais côté Will Oldham himself, curieuse impression de frilosité, que sa récente profusion discographique ne parvient pas à effacer. La quantité aux dépends de la qualité, triste dilemme. Espérons que 2006 saura contredire ce jugement, sans doute hâtif.

Revenons à Summer in the southeast : rien à redire sur la playlist, qui compile à l'envi perles folk quasi-mythiques, issues de Joya, Arise therefore, I see a darkness et j'en passe. C'est avec plaisir, et aussi un certain confort, que l'on retrouve autant d'incarnations de ce folk si singulier qui a fait l'(anti) réputation de Will Oldham.

Sans faute également sur l'instrumentation, suffisamment variée pour suciter l'intérêt - voire l'étonnement - même chez une habituée de son blues déglingo-lumineux. Si certaines versions conservent le son tout en retenue de ses versions studio - Wolf among wolvesNomadic revery ou Even if love - d'autres se sont dévergondées en fréquentant de près un rock énergique et toujours bordélique. Par exemple, May it always be lorgne du côté d'un rock us à guitares. A sucker's evening a laissé tomber l'oppressante simplicité pour une tension électrique non moins claustrophobe. O let it be, méconnaissable, a gagné une épaisseur sonique, à force de guitares que ne renierait pas Pavement.

Enfin, bon point pour la diversité des interprétations : chez Will Oldham and co, point de copié collé, c'est une devise (qui, si elle s'applique à ses versions live, ne semble pas s'étendre à sa discographie, mais là je taquine). On re-découvre littéralement certains morceaux, grâce à l'éclairage nouveau apporté par la prestation scénique. Je pense à Death to everyone, plombé par ses guitares maladroites. La country second degré de I send my love to you. Et plus généralement, la manie des petits cris, râles et autres "whooo", émis par Will Oldham, sans doute émoustillé par les circonstances. Apparemment en grande forme et satisfait de partager avec son public ces moments privilégiés, Will O. a acquis une certaine assurance, chantant sans complexe de cette voix nasillarde inimitable.

En somme, un live intéressant, parfois un peu consensuel, dans son alternance parfaite entre rock brouillon et folk neurasthénique.

 

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Tortoise & Will Oldham, The brave & the bold  (Albums écoutés et approuvés (ou non)) posté le lundi 06 février 2006 11:41

Une chronique américaine titrait récemment "Le post-rock rencontre l'anti-folk", en référence à la collaboration (d)étonante de Tortoise et de Will Oldham. On aurait pu dire aussi : "le post-folk rencontre l'anti-rock", tant les catégories font défaut dès lors qu'on essaie de situer ces deux artistes à part, qui ont décidé - pour notre plus grand plaisir - de réaliser un projet commun The brave & the bold. Une rencontre riche en promesses, fusion attendue de deux univers à première vue diamètralement opposés. Quels points communs en effet entre la nébuleuse Tortoise et ses boucles expérimentales et la constellation Palace et ses litanies folk?

A bien y regarder, le raprochement n'a rien d'une rencontre fortuite, ni même d'un éventuel coup de pub. Car la "nouvelle scène américaine" - en ébullition depuis presque quinze ans! - est une grande famile, sorte de fratrie protéiforme aux multpiles ramifications. A l'origine, Slint, tête chercheuse d'un rock en perpétuel renouveau, et Will Oldham, qui multiplie les identités et les visages de son folk à part. En s'attardant sur le livret de Spiderland, d'aucuns auront remarqué que Will Oldham est l'heureux photographe de la pochette mythique de Slint (quatre visages émergents d'un lac, le tout en noir et blanc). Preuve tangible que Will Oldham et David Pajo - futur Tortoise - étaient déjà manifestement proches. Plus sérieusement, il suffit de passer en revue l'arbre généalogique du post-rock, pour mettre en lumière de nombreuses connections : Slint, Tortoise, Aerial M, Gastr del sol, The sea & cake, Palace, Silver Jews, etc. Autant de formations parentes qui multiplient les collaborations et les side-projects.
Revenons à The brave & the bold. Outre une collaboration dont on attend beaucoup, cet album se fait le luxe supplémentaire d'être une collection de reprises des plus éclectiques : Bruce Springsteen, Devo, Elton John et j'en passe.
Ce qui ajoute à l'originalité de ce projet, et ne fait qu'aiguiser notre curiosité - sinon notre inquiétude. La majorité des originaux me sont inconnus, ce qui permet de conserver une oreille vierge de toute comparaison.
Le disque débute avec l'énergique Cravo e canela : batterie en cascade, guitares et clavier
s - soit l'instrumentation habituelle de Tortoise. La seule différence reste la voix de Will Oldham avec un débit qu'on ne lui connaissait pas. Le résultat est assez proche d'un collage inattendu, comme si Will O. était, le temps d'un morceau, le special guest de Tortoise. Or, il se trouve que Will s'est invité pour un album entier, et l'on assiste au fil des chansons à la naissance d'un équilibre entre les deux visages de Janus que sont The brave & the bold. Un doux rapport de forces, où les influences s'ajoutent ou se contredisent, mais ne s'annulent jamais. Ainsi, dans certains morceaux, c'est Oldham qui semble mener la barque d'un folk-rock sous tension (It's expected I'm gone, Daniel) ou plus intimiste (Pancho, Some say I got devil, On my own). Tandis que plus tard, le collectif Tortoise reprend le dessus et secoue courageusement l'apathie du "chauve" pour lui faire entrevoir des territoires inconnus.  Plaines psychédéliques sur Thunder road, univers minéral oppressant sur Love is love ou colère des éléments sur le cacophonique That's pep. Tortoise n'a rien perdu de sa puissance évocatrice, usant de guitares aux multiples effets, et d'artifices rythmiques qui font leur signature.
Au final, un album très intéressant à explorer à l'infini, union heureuse de deux identités singulières. The brave & the bold a accompli un double prodige : recadrer Tortoise dans un format plus traditionnel, tout en offrant à Will Oldham un répertoire musical  d'une richesse inégalée.

 
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Architecture in Helsinki  (Albums écoutés et approuvés (ou non)) posté le mercredi 22 février 2006 18:47

Architecture in Helsinki, nouvelle coqueluche rock en provenance d'Australie, a acquis cet hiver une certaine renommée, enflée par le bouche à oreille d'internautes en mal de nouveautés. Cédant à la ferveur ambiante, je me suis penchée sur ce groupe bariolé et attachant, pour qui les collages musicaux n'ont plus aucun secret.
A première vue, Architecture in Helsinki est un nom qui rebute un peu. L'environnement fonctionnel de l'architecture accolé à l'exceptionnelle latitude de Helsinki, brrrrr. Un patronyme glacial qui laisse présager un univers d'un minimalisme austère. Ajoutez à cela l'écho morbide de leur In case we die,  et vous obtenez un groupe que l'on aurait pu ne jamais aborder, tant leur patronyme semble annoncer un projet potentiellement conceptuel.
Mais c'est sans compter sur le potentiel comico-explosif des 8 membres de cette tribu, adepte de la blague potache et d'un deuxième degré fièrement revendiqué. Une immense surprise pour tous ceux que la simple évocation de "Architecture in Helsinki" plongeait dans une rêverie métaphysique. Une grande claque aussi, grâce à un album dense et infiniment personnel, qui renouvelle avec brio
le paysage rock actuel.
L'album débute (Neverevereverdid) avec une cloche funèbre suivie de cuivres langoureux qui rappellent le Selma's songs de Bjork. Mais Architecture in Helsinki n'est vraiment pas du genre à se prendre au sérieux. Et l'ouverture pompeuse cède rapidement la place à une ritournelle pop soutenue par un improbable tuba, pour s'emballer définitivement au rythme de refrains énergiquement scandés. La formule peut surprendre, si loin des codes pointus d'un rock qui a perdu son inventivité. Car Architecture in Helsinki n'a pas son pareil pour multiplier les rebondissements, retournements de situation et  accessoirement de vestes, au sein de compositions en tiroir qui recèlent un trésor de trouvailles facétieuses. Autant de revirements qui destabilisent et - à l'occasion - ravissent l'auditeur. AIH refuse en effet de se laisser enfermer dans une pop formatée et se joue des critères entendus. L' album regorge de pop songs en puissance, que AIH s'efforce de défigurer, de dévergonder, bref d'empêcher de tourner en rond, avec un plaisir manifeste. Adeptes de la chanson hybride, lorsque les tonalités instrumentales se superposent aux multiples humeurs de cette prolifique compagnie. Ainsi,  l'énergique Wishbone a sur la fin des échos mélancoliques, l'électro-pop très efficace de Do the whirlwind s'achève sur des choeurs et des cuivres. Même In case we die se fait le luxe d'un final langoureux.

AIH sait mettre à profit l'exceptionnelle émulation qui l'anime, en développant toute idée ou suggestion instrumentale provenant d'un de ses membres. Leur principe de composition est basé sur une sorte de légo instrumental : juxtapositions d'instruments divers, parfois inhabituels, qui portent la composition en exploitant leur singulière union. Les Architecture in Helsinki réussissent par ce biais à dévergonder un tuba, à pervetir un accordéon, à libérer un tambour du carcan d'une fanfare locale. Une joyeuse danse - ou un joyeux foutoir, c'est selon - qui aboutit à des résultats assez surprenants, tel The cemetry, sorte de micro-comédie musicale, avec boîte à rythme, refrain power pop et voix fantasques. Derrière cette apparente désinvolture, les AIH se révèlent capables du meilleur, lorsqu'ils parviennent à canaliser leur effervescence (Rendez vous Potrero Hill, Need to shoutWhat' s in store).

In case we die porte finalement bien son nom. Avec le sérieux d'un enfant qui joue, Architecture in Helsinki nous livre un pseudo-testament, fantaisiste et inspiré.

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Sufjan Stevens : Come on, feel the Illinoise  (Albums écoutés et approuvés (ou non)) posté le dimanche 19 mars 2006 14:30

Sufjan Stevens : un nom un peu étrange pour un chanteur hors du commun. Largement plébiscité en 2005 avec son album Come on feel the Illinoise, ce songwritter mérite amplement un classement avantageux dans tous les top 10, et plus généralement dans toute discographie centrée sur le renouveau du folk rock américain. Car Sufjan Stevens concentre un réel talent pour la composition, une certaine facilité pour l'écriture et un don évident pour les arangements veloutés. Un  génie en somme, capable de réaliser de petites saynettes furieusement attachantes. Il a su matérialiser son propre univers où l'on croise différents personnages : tantôt désabusés, tantôt mystiques mais toujours émouvants, esquissés avec des paroles d'une grande force évocatrice. 

Si Sufjan Stevens a déjà réalisé  qautre albums, c'est avec  Greetings from Michigan qu'il a commencé à faire parler de lui. Et pour cause : un pharaonnique projet lui tient à coeur et Michigan en est l'inaugural commencement :  réaliser autant d'albums que ne comptent les Etats Unis d'Amérique, soit une cinquantaine. Ambition galopante ou réel concept-album en 50 volumes, la suite des évènements nous renseignera sur ce qui paraît, à première vue, un projet aussi grandiose que peu réalisable. Mais ne jouons pas les mauvaises langues, car il se pourrait bien que Sufjan parvienne à nous contredire. En témoignent Michigan et Illinoise qui augurent d'une suite méthodique et inspirée, mais sont avant tout deux albums très réussis, qui font oublier le démentiel projet qui les conditionnait.  Si  Michigan choisissait un traitement très intimiste - avec autant de ballades malancoliques aux instruments choisis (guitare, banjo à la manière d'un Nick Drake contemporain, piano) - Illinoise offre une plus grande diversité instrumentale, grâce à des arrangements époustouflants et une prédominance des choeurs féminins. Choeurs qui étoffent considérablement la voix feutrée de Sufjan, et miroitent d'autant d'échos sucrés. Sur "Come on feel the illinoise", les choeurs se chargent du refrain et semblent prendre un malin plaisir à multiplier les consonnances : "
Ancient hieroglyphic or the South Pacific, Typically terrific, busy and prolific" pour ne citer qu'un exemple de cette prolifique comptine. Ou encore "Chicago", qui est composé sur le même principe. Car Sufjan a plus d'un tour dans son sac et autant d'idées luxuriantes qui portent ses compositions aux visages changeants. En effet, un seul titre ("Come on feel the Illinoise" par exemple) peut être à la fois une merveille pop, un mini-hommage à "Close to me" de Cure - avec un break en forme de clin d'oeil - et une ballade symphonique aux accents mélancoliques. Le tout sans rupture, avec une facilité qui force le respect. L'album lui-même répond à ce principe de composition - tout en modulations et transitions fondues - alternant chansons et instrumentaux, aux titres-fleuves, comme si S. Stevens voulait compenser l'absence de paroles :

 "
The Black Hawk War, or, How to Demolish an Entire Civilization and Still Feel Good About Yourself in the Morning, or, We Apologize for the Inconvenience But You’re Going to Have to Leave Now, or, “I have fought the Big Knives and will continue to fight them until they are off our lands!"

Tout un programme.

Un album dont la densité n'a d'égal que la qualité, dont on ressort littéralement chaviré. Profusion de sons, d'instruments, de mélodies spectaculaires sans être tape-à-l'oeil, mais surtout cette voix inimitable. Autant d'atouts pour un album avec lequel il faut désormais compter, aux côtés du Made to love magic de Nick Drake ou de If you're feeling sinister de Belle & Sebastian.

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